Le Grand Méchant Homme

L'enfant est au lit. Papa raconte. L'enfant a quatre ans, pas d'avantage ; plus tard, il n'y croira plus vraiment. Papa dit que le Grand Méchant Loup rôde dans la forêt. Si l'enfant habite la campagne, il voit ce que son père entend par la "forêt". En ville, c'est déjà moins concret. Quant à savoir ce qu'est un loup.. Papa distille l'épouvante. Il décrit les yeux rouges, les dents blanches, les poils noirs de la Bête. L'enfant imagine une créature bavante et griffue, un molosse haut comme un cheval, un monstre du Gévaudan.
Dans la plupart des lieux qu'il fréquentait, le vrai loup n'est plus qu'une trace de pattes dans la neige fondante. Une impression sauvage Il fuit. Il meurt en silence : il ne hurle pas son malheur. Au Paléolithique supérieur, Canis Lupus et Homo Sapiens se trouvent en concurrence : de là vient peut-être notre terreur atavique. Nos deux espèces, rusées et organisées en clans, traquent les mêmes proies (le cerf, le renne) sur les mêmes territoires. Touche pas à mon gibier ! C'est le seul moment où la crainte du loup signifie encore quelque chose. Et encore, dès cette époque, Cro Magnon recueille des louveteaux pour en faire des chiens.
Le reste de l'histoire est un massacre. Une tuerie planifiée Des années après la disparition du dernier loup de France, l'Etat continuera de payer des lieutenants de louveterie et d'offrir des primes pour l'abattage du "nuisible". L'homme est un homme pour le loup. Il injurie celui qu'il veut sacrifier. Le "fauve" est réputé vicieux. Cruel. Sanguinaire. Diabolique. Ensorcelé. Dévorateur de Chaperons Rouges. Pourquoi des fillettes ? On voit se profiler le fantasme !
La crainte des animaux est répendue. Elle tourne à l'angoisse. elle relève quelquefois de la psychiatrie. Elle est légitime chez Lucy, notre arrière-arrière-grand-tante australopithèqe de l'Afar : il y a trois millions et demi d'années, dans la savane, face aux dents de sabre Mais aujourd'hui ? Les animaux réputés effrayants appartiennent à trois catégories : les carnassiers, les venimeux et les grouillants.
Les premiers, outre le loup, comprennent le tigre "altéré de sang", le lion, la panthère, le jaguar et l'ours, sans oublier le requin blanc et l'orque épaulard. La puissance et les dents. On comprend l'épouvante. Mais ces animaux mangent rarement de l'homme, tandis que l'Homo Sapiens les a tous amenés au bord de l'extinction.
Les venimeux vont de la méduse au cobra et au serpent à sonnette. Ils symbolisent la mort. Confondus dans la même ignorance, ils doivent avoir la tête écrasée. Traîtrise des rampants. Philtres magiques et sabbats de sorcières ; ils procèdent de l'Enfer. Le serpent incarne à la fois la mort et la renaissance, le diable et le sexe : pans tourmentés de notre inconscient individuel et collectif. Craignons, pour lui, une haine éternelle.
Les grouillants sont les araignées, les insectes et, d'une certaine manière, les pieuvres. Ils représentent l'invasion de l'inconnu, l'étouffement sous le nombre, le grignotage de la chair, l'aspiration des ventouses. Ils sont moins perçus comme des bêtes que comme des maladies. Les naturalistes ont beau décrire les subtilités de la reproduction du scarabée et les arcs-en-ciel qui fusent sur la peau du gentil poulpe : rien n'y fait.
Bien entendu, le seul animal qui dévore les autres, qui empoisonne systématiquement la nature et qui grouille comme un puceron suceur de planète, c'est l'homme. J'ai peu d'espoir qu'il le comprenne un jour. J'imagine simplement la terreur du petit loup à qui son père raconte l'histoire vraie du Grand Méchant Homme.